48.
Le départ
L’oncle Carmichael fut enterré à l’entrée de l’île.
Lorsque tous les Pans apprirent qui il était et tous les conseils qu’il avait donnés dans l’ombre afin d’organiser la vie sur l’île, ils vinrent tous à son enterrement pour offrir à sa dépouille un petit objet qui leur appartenait.
Doug et Regie pleuraient, Claudia et Arthur également, et finalement, émus à la fois par l’homme et par son histoire, les Pans trouvèrent un chagrin filial, qu’ils avaient soigneusement oublié.
Svetlana appela ce moment « la rivière d’adieu » et on trouva cela beau au point d’en faire l’unique cérémonie. Il y eut des larmes pour lui dire qu’on l’aimait, pour lui dire au revoir, et pas de prières. Tout était dit d’une certaine manière, par le langage de l’eau.
L’incendie s’était éteint tout seul et le pont fuma encore toute la matinée. La pierre était fragilisée mais il tenait encore.
L’après-midi, Ben et Franklin, les deux Longs Marcheurs, organisèrent une sortie avec quelques Pans costauds dont Sergio, pour examiner les alentours. Les Cyniks avaient abandonné leurs chariots et ils purent les explorer tout en prenant garde aux ours qui ne semblaient pas dociles. Une fois les chariots vidés de leur contenu, il fut décidé de les pousser dans le fleuve après avoir libéré les ours qui s’enfuirent d’une démarche chaloupée.
Matt était resté presque toute la journée au sommet d’une tour du Minotaure, à contempler le paysage, sans dire un mot. Plume à ses côtés, comme si la chienne sentait qu’il avait besoin de soutien.
Ben vint les trouver, un rouleau de papier jaune en main, semblable à du parchemin.
— Ça n’a pas l’air d’aller fort, on dirait, fit-il en arrivant au sommet, un peu essoufflé.
— Ça va, répliqua Matt sans grande conviction. Il faut du temps pour oublier. Je crois que je ne suis pas fait pour la violence.
Il portait encore une multitude de petites coupures au visage et sur les mains, souvenirs des chauves-souris.
— Personne n’est fait pour ça, rappela Ben. Tu l’as fait pour sauver ta peau, la nôtre.
Le Long Marcheur parut hésiter, il se tapota l’intérieur de la paume avec le parchemin.
— Tu voulais me dire quelque chose ? interrogea Matt.
— Plutôt te montrer, mais… je ne sais pas si c’est le bon moment.
— Tant que ça me change les idées. C’est ce papier ?
Ben acquiesça et le lui tendit :
— Je l’ai trouvé dans un des chariots.
Matt le déroula et reçut un coup de poing dans la poitrine en découvrant son visage fidèlement reproduit à l’encre. Le texte qui l’accompagnait était tout aussi surprenant :
« Par ordre de la Reine, il est impératif, pour tout soldat qui croisera ce garçon, d’en rapporter toute information à son supérieur sans délai. Cette mission est prioritaire, au même titre que la Quête des peaux. On ignore son nom. Mais il doit être fait prisonnier et amené devant son Altesse Sérénissime dans les plus brefs délais. »
— Qui est cette Reine ? demanda Matt sèchement.
— Aucune idée. Je suppose qu’avec la nuit nos assaillants ne t’avaient pas reconnu.
Des centaines de pensées se mirent à grouiller dans le crâne de Matt. Le Raupéroden qui le pourchassait et qui se rapprochait, du moins dans ses rêves, les Cyniks kidnappant tous les Pans dans d’immenses chariots, le ciel perpétuellement rouge au sud-est…
— Où habite cette Reine ? Au sud-est ?
Ben haussa les épaules.
— Je l’ignore, probablement, c’est en tout cas de là que viennent les Cyniks.
Matt considéra l’horizon au sud. D’ici il ne pouvait apercevoir ces cieux carmin.
— Tu veux que j’appelle Ambre ? Je sais que vous vous entendez bien tous les deux, tu as besoin de parler, de te confier et…
— Non, le coupa Matt. Pour l’instant j’ai besoin de réfléchir. Seul.
Le soir, une réunion fut organisée pour faire le point de la situation. Doug expliqua qu’il ne la présiderait pas entièrement, il ne s’en sentait pas encore capable et en profita pour saluer Matt et ce qu’il avait fait pour l’île.
— Je voudrais également envisager, reprit-il, la possibilité que Matt soit responsable à mes côtés, je pense que ce serait légitime, il est très perspicace et…
Matt, qui était exceptionnellement assis tout au fond, se leva et monta sur l’estrade.
— Je te remercie, Doug, mais je ne peux pas accepter car je vais quitter l’île.
Toute l’assemblée fut secouée d’une clameur indignée. Matt attendit que ça se calme pour poursuivre :
— Voici ce qui a été trouvé dans un chariot des Cyniks tout à l’heure.
Il brandit l’avis de recherche avec le dessin très fidèle de son visage. Nouvelle clameur, plus surprise cette fois.
— Ils ne sont pas venus pour moi mais ça ne tardera pas si je reste ici plus longtemps.
— Mais tu vas partir où ? répliqua Regie. Ce sera pareil partout, quel que soit le site panesque où tu iras !
— C’est pourquoi je ne vais pas rejoindre un autre site. Je pars au sud, au sud-est pour être plus précis.
La clameur se mua en brouhaha catastrophé. Matt leva la main pour obtenir le silence :
— Je ne vais pas vivre dans la peur, et dans l’attente d’être un jour enlevé pour qu’on me conduise devant cette Reine. Alors je prends les devants.
— Tu vas aller voir une Reine ? s’exclama le jeune Paco.
— Je ne sais pas, j’improviserai une fois là-bas, mais je dois y aller. Au moins entrer dans les terres des Cyniks pour découvrir ce qu’ils nous veulent, ce qu’ils me veulent.
Tobias se leva dans l’assistance.
— Tu n’iras nulle part sans moi ! s’écria-t-il.
— Vous êtes fous, les gars ! s’indigna Mitch. C’est dangereux là-dehors, vous n’atteindrez jamais le Sud !
Matt coupa court à tout débat d’un tranchant :
— Ma décision est prise, rien ne me fera changer d’avis.
Lorsqu’il quitta l’estrade il accrocha le regard blessé d’Ambre. Il espéra un instant que c’était parce qu’il la quittait, bien qu’il sût en réalité qu’elle était vexée à mort de ne pas avoir été prévenue avant les autres. Il ne l’avait même pas consultée pour faire son choix.
Matt décida qu’il était inutile d’attendre, il programma son départ pour le lendemain matin et il passa sa soirée à charger des provisions dans des sacoches que Plume porterait. Car il était évident qu’il ne la laissait pas derrière lui.
Ensuite il tenta de dissuader Tobias de l’accompagner et, bien entendu, ce dernier lui rappela l’essentiel :
— Qui je suis ? demanda Tobias.
— Comment ça ?
— Pour toi, qui je suis ?
— Eh bien… mon ami…
— Exactement. Alors tu ne me dis pas de rester et de t’oublier. Je serai là, avec toi, parce que nous sommes amis. Des vrais. Depuis longtemps.
Matt en eut les larmes aux yeux.
Avant de se coucher, il descendit dans la cave pour nettoyer le sang séché de son épée et pour l’aiguiser. Il le fit avec d’autres larmes.
Lorsque le soleil se leva, Matt sortit du Kraken et chargea Plume de ses sacoches en cuir. Il eut un pincement au cœur de constater que toute l’île dormait. Il ne les reverrait peut-être jamais. Il était habillé avec les vêtements qu’il portait à son arrivée : chaussures de marche, jean, pull et manteau mi-long noirs, l’épée dans le dos, et sa besace en bandoulière. Ses cheveux rebiquaient au-dessus de ses oreilles et le vent vint les fouetter comme pour lui souhaiter bon courage.
Il referma la porte derrière lui, Tobias à ses côtés, et ils s’engagèrent en direction du pont.
Dans le dernier virage, tous les Pans de l’île apparurent, de part et d’autre du sentier, et tous, sans un mot, leur firent un signe de la main. Au bout de cette haie d’honneur, Doug, Regie, Ambre et les deux Longs Marcheurs les attendaient.
— Si vous changez d’avis, on sera fiers de vous accueillir à nouveau, prévint Doug.
— On ne changera pas d’avis, tu le sais, rétorqua Matt.
Franklin alla chercher son cheval qui était attaché à un arbre et les rejoignit.
— J’en profite pour partir aussi, dit-il. Je vais au nord, il y a peut-être des sites panesques qu’on n’a pas encore recensés.
— Sois prudent, de grands dangers rôdent au nord, l’avertit Matt.
— Ne t’en fais pas, je commence à avoir l’habitude.
Matt croisa le regard d’Ambre, elle était impassible.
— Donc, tu pars, c’est ta décision ? répéta-t-elle sur un ton qui inquiéta Matt.
— Oui.
— Bon, moi aussi je pars, ça tombe plutôt bien.
— Tu pars ? Mais où vas-tu ?
— Au sud-est, peut-être qu’on peut faire un bout de chemin ensemble ? lança-t-elle en ramassant son sac à ses pieds.
— Mais… tu… enfin…, bafouilla Matt sans trouver les mots.
— De toute façon, je ne peux pas te laisser avec Tobias, il ne sait pas tirer à l’arc sans moi !
Tobias pouffa dans son coin et Plume vint lécher la joue d’Ambre pour lui souhaiter la bienvenue dans l’équipe.
Lorsqu’ils furent au bout du pont, Franklin bifurqua vers la route du nord, cependant que les trois amis se tournaient une dernière fois pour saluer leurs compagnons d’aventure. Puis ils se remirent en marche et la forêt les avala.
— Tu sais par où on va passer ? questionna Ambre.
— J’ai pas mal discuté avec Ben hier à ce sujet. Il m’a donné des conseils pour l’orientation.
— L’orientation c’est essentiel mais sais-tu comment rejoindre la trouée de la Forêt Aveugle ? C’est l’unique voie connue pour passer au sud !
— On ne va pas aussi loin. Emprunter la trouée nous obligerait à marcher pendant presque un mois vers l’ouest et autant pour repiquer vers le sud-est. C’est hors de question, beaucoup trop long.
— Tu veux nous faire passer par la Forêt Aveugle ? s’exclama Tobias.
— C’est la seule solution pour ne pas gaspiller deux précieux mois.
— Pourquoi as-tu à ce point peur de perdre du temps ? interrogea Ambre.
— Je ne sais pas, mentit Matt. Je le sens, il faut se dépêcher.
Ne pas se faire rattraper, voulut-il ajouter. Le Raupéroden approche, il n’est plus loin, j’en suis sûr.
— Et que crois-tu qu’on va découvrir au sud ? demanda Tobias.
— Pourquoi les Cyniks enlèvent les Pans. Pourquoi cette Reine veut à tout prix me voir. Que font-ils ? Pourquoi le ciel est rouge là-bas, autant de questions qui me tracassent.
La vérité était qu’il n’en pouvait plus de se sentir traqué, il voulait savoir. Matt avait l’espoir fou, s’il descendait au sud, de vivre de certitudes et non plus d’angoisses.
Et ses deux amis l’accompagnaient dans cette quête improbable.
Suivis de près par un chien presque aussi haut qu’un poney.
C’est ainsi que l’Alliance des Trois quitta l’île Carmichael pour se diriger vers une gigantesque forêt peuplée de créatures étranges et dangereuses.
Trois amis.